FORUM : De l’ennemi du peuple gabonais

Posté le 13 Avr 2016
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Ali dégage

Colère du peuple contre le régime Bongo-PDG, symbolisé par Ali Bongo Ondimba

Par : Stephen Jean Landry

Cette question, bien que superfétatoire aux yeux de certains, n’est pourtant pas dénuée d’intérêt  en politique. Et certainement pas dans un pays comme le Gabon où les droits exprimés dans des lois ne sont jamais plus respectés. Interdictions de manifester pacifiquement pour les syndicats et  les partis politiques, hors PDG; de manifester pacifiquement pour les élèves en attente de leurs bourses trimestrielles, sans rien casser, au sein même de leur établissement scolaire et avec l’assentiment de leurs enseignants, et, pour cet « excès de non-violence », proviseurs, enseignants, élèves et syndicats se sont sauvagement fait bastonner au Lycée Mabignath et au Lycée d’Etat de Libreville ; de passer sur les chaînes publiques ; d’user de son droit à la légitime défense lorsque l’on est agressé ; de se faire accueillir, même mort,  par ses partisans émus sur l’esplanade publique de l’aéroport de Léon Mba de peur que ne soient vite évaluée l’illégitimité de sa petite majesté.

Ces violations sont multiples et leur dénombrement ici est loin d’être exhaustif. Alors comment qualifier un pouvoir dont l’exercice de l’autorité ne s’appuie pas sur des règles communément édictées avec le peuple et la Chambre de ses représentants ? Les départs en cascades de nombreux députés, et surtout de M. Guy Nzouba Ndama, loin d’être des épiphénomènes, traduisent la cassure du modèle de stabilité sociale tant vantée sous Omar Bongo où régnait le système que l’on peut qualifier de : « Les élites, tout pour les élites, rien pour les élites ». Aujourd’hui, 7 ans après, cette sécurité « de classe » n’est désormais plus que le privilège de sa petite majesté et de sa cour, un privilège dont le coût est supporté par les fonds de la Nation toute entière. Et quand on en arrive à une telle situation, il faut bien se poser la question de savoir si sa petite majesté et ses thuriféraires ont encore quelque chose à avoir avec le peuple gabonais. Loin d’être guidé par les relents nauséabonds de la xénophobie, le problème posé ici questionne sur ce qui reste du lien entre ABO et les institutions-paravents qui entretenaient, via les élites bongoïstes, l’illusion d’une représentativité populaire au Parlement. Qu’en reste-t-il ? Aujourd’hui, les départs de Nzouba et des 9 autres députés viennent de fragiliser sérieusement sa petite majesté ainsi que ce lien déjà si ténu avec le peuple.  Cette rupture entre les élites elles-mêmes a fini de rompre le charme d’une République prétendument parlementaire. La marque de la dictature est à nu. Et le peuple est en droit de se demander si ceux qui nous dirigent font encore partie du peuple.

Il serait, par exemple, impensable d’entendre François Hollande contester le fait que Marine Le Pen fasse partie intégrante du peuple français. Pourtant, il y a moins de 100 ans, en pleine seconde guerre mondiale, la résistance intérieure française portait ses principaux coups contre l’Axe, les troupes d’occupations hitlériennes et aussi les forces du maréchal Pétain à Vichy. La qualification de Français Libres du Général de Gaulle laissait entendre qu’il existait donc désormais deux catégories de Français. Les Libres, ceux qui luttaient contre l’occupant nazi, et ses collabos, ceux qui en acceptaient la domination comme à Vichy.

Le Chinois Mao, méticuleux analyste de sa société précise « ce qu’il faut entendre par « peuple » et par « ennemis ». Pour lui, « La notion de « peuple » prend un sens différent selon les pays et selon les périodes de leur histoire. Prenons l’exemple de notre pays. Au cours de la Guerre de Résistance contre le Japon, toutes les classes et couches sociales et tous les groupes sociaux opposés au Japon faisaient partie du peuple, tandis que les impérialistes japonais, les traîtres et les éléments pro-japonais étaient les ennemis du peuple. Pendant la Guerre de Libération, les ennemis du peuple étaient les impérialistes américains et leurs laquais – la bourgeoisie bureaucratique, les propriétaires fonciers et les réactionnaires du Kuomintang qui représentaient ces deux classes, alors que toutes les classes et couches sociales et tous les groupes sociaux qui combattaient ces ennemis faisaient partie du peuple. A l’étape actuelle, qui est la période de l’édification socialiste, toutes les classes et couches sociales, tous les groupes sociaux qui approuvent et soutiennent cette édification, et y participent, forment le peuple, alors que toutes les forces sociales et tous les groupes sociaux qui s’opposent à la révolution socialiste, qui sont hostiles à l’édification socialiste ou s’appliquent à la saboter, sont les ennemis du peuple. » (In De la juste solution des contradictions au sein du peuple. Juin 1957).

Autrement dit, dans les deux cas, celui de la France Libre et de la Chine rouge, on ne fait aucune confusion entre population et peuple.

La trajectoire que sa petite majesté est en train d’imprimer à sa démarche politique l’entraîne irrémédiablement vers la rive des ennemis du peuple gabonais. ABO n’accepte pas de clarifier, à l’Obama, sa situation administrative. Il foule au pied toutes les libertés de manifestations ; il envisage, malgré tout, d’imposer sa candidature ; déverse en grande quantité des armes de guerre par cargos entiers. Plus grave, et d’actualité, il néglige sa relation avec les parlementaires de son propre parti qui lui reprochent un « budget […] dépossédé aux entités administratives de l’Etat au bénéfice d’une kyrielle d’agences devenues non point le bras séculier des ministères, comme prévu dans leur essence, mais un antigène qui les neutralise. Une méchante rivale qui les accable. Une pompe à sous aux mains de quelques individus avides de l’enrichissement facile contre l’éthique de la réussite au prorata de l’effort » et qui dénoncent tout, du «  projet de société nommé « l’Avenir en Confiance » à l’égalité des chances, en passant par le Plan Stratégique Gabon Emergent et la stratégie d’investissement humain déductible des assises sociales, la parole, selon Guy Nzouba Ndama, a malheureusement prise trop de place à l’action. Tout se passe, en effet, comme si la parole n’avait plus d’autre finalité qu’elle-même. Tout se passe comme si la rhétorique était devenue un mode de gouvernance à part entière… »

Et, parce que, malgré tout cela, il veut à tout prix se représenter avec les mêmes papiers, il s’est déjà transformé en ennemi du peuple.

Article publié le 13 Avril 2016

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