TRIBUNE LIBRE: Le seuil de tolérance de l’Etat-Bongo est atteint chez les Gabonais

bongo
Symbole fort de la patrimonialisation de l’Etat

Par : Stephen Jean Landry

Parce que Maixent Accrombessi a été interpellé, le 3 août dernier, à Paris, pour corruption, Jeune Afrique a tout simplement décidé de prendre la défense du directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba dont il rappelle, en bon avocat défenseur, qu’il « est toujours protégé par la présomption d’innocence ». Georges Douguéli, journaliste de service, s’en prend, en revanche, au peuple gabonais qui, selon lui, du « bidonville de Kinguélé» aux « villas huppées de la Sablière » « l’a, depuis longtemps condamné ». Pêle-mêle, il fustige également tout à la fois la dénonciation populaire de « la légion étrangère », terme qui désigne, au Gabon, les collaborateurs, d’origine étrangère, qui entoure sa petite majesté, et l’incitation à la haine qui serait entretenue par l’hebdomadaire gabonais La Loupe. Çà, c’est l’aspect principal du papier de Douguéli. En second plan, il note, au passage, les « vagues successives d’immigration » subies par le Gabon depuis les années 70 ainsi que le fait que, l’absence de lois xénophobes et tribalistes au Gabon n’empêche pas « certains fonctionnaires gabonais » de s’arroger « le droit de juger qui mérite la nationalité et qui en est exclu… » En conclusion, « la montée de l’intolérance envers les étrangers est devenue proportionnelle à l’aggravation des difficultés économiques… » Ainsi, pour Douguéli, « la baisse du prix du baril », donc des revenus de l’Etat, serait, à la limite, un cataclysme naturel qui n’aurait pu être tempéré, de manière anticipée, par une politique de diversification de l’économie gabonaise. Comme pour dire qu’à aucun étage, les Bongo ne sont responsables de quoi que ce soit.

Déjà, la semaine dernière, nous avions non seulement rappelé le rôle de Jeune Afrique dans le Foccart-land mais, aussi, questionné Douguéli sur les raisons de son choix, le Gabon, alors qu’il était bien qualifié pour aborder les questions de xénophobie non réglées dans son propre pays : le Cameroun. Preuve supplémentaire, s’il en était encore besoin, que la vénalité dont Jeune Afrique, tout comme ses collaborateurs, sont souvent accusés n’est pas sans fondement. Le Gabon des Bongo, ça rapporte gros. Toutefois, en commandant cet article à Jeune Afrique, les patrons de la com. de sa petite majesté, dans le but unique de défendre absolument l’indéfendable M.A.Nkani, sont allés jusqu’à compromettre la fameuse « destination » Gabon qui, désormais, à force d’en dénigrer le peuple pour ne défendre qu’un individu, apparaît sur les radars touristiques internationaux comme un lieu où règne, après les crimes rituels, la xénophobie. Bonjour pour le « Gabon des Services » de spm et du fameux hub touristique tant vanté en 2009.

Xénophobie. Le mot en lui-même n’a rien d’esthétique. Ni à l’entendre, ni à le regarder. Il exprime le rejet de l’autre. Le négro-africain Douguéli aurait dû, avant de se fendre d’un nouvel article « sensationnel » accusant les Gabonais de xénophobie, prendre en compte le fait qu’en Afrique sub-saharienne, sous ses différentes formes, et depuis des siècles, le rejet de l’autre, elle en a toujours été victime, ce n’est pas vraiment un scoop. On connaît. Quel peuple d’Afrique noire n’a pas connu au moins l’un des cataclysmes historiques suivants : razzias arabes, esclavage, les colonialismes et néo-colonialismes européens, l’apartheid d’Afrique australe, les guerres interethniques, et, aujourd’hui, les guerres saintes ? Autant d’épisodes qui ont constitué le funeste feuilleton des expériences séculaires et multiples des Africains sur la pratique du rejet de l’autre. De quelle catégorie d’expériences Jeune Afrique a-t-il voulu parler dans son article sur la « xénophobie au Gabon », en 2015. Si nous mettons de côté les guerres saintes, interethniques, et l’apartheid que le Gabon, en tant qu’Etat indépendant, n’a pas connus, notre rapport à l’autre à mettre au compte des expériences nouvelles concerne l’immigration. Notamment du rapport de notre pays à l’immigration.

Pour appréhender le problème, il nous faut commencer par le pouvoir-Bongo. Ce que Douguéli aurait dû faire. Politiquement et sociologiquement minoritaire, les véritables tenants de ce pouvoir, les Bongo, ont toujours œuvré dans le sens d’empêcher les communautés démographiquement plus nombreuses que la leur de se constituer en majorités politiques. D’où le parti unique pendant 22 ans et les coups d’Etat électoraux depuis 1990, date de l’ouverture du pays au multipartisme. La volonté de pérenniser un pouvoir minoritaire – bientôt 50 ans maintenant–, rend essentielle la maîtrise des flux migratoires. Viendront-elles, notamment les frontalières, renforcer encore plus le poids numérique des communautés déjà imposantes ? En fait, seront-elles ou pas un facteur de déstabilisation pour le pouvoir ? La trentaine, au moins, de contrôles de police et de gendarmerie sur l’axe Libreville-Eboro montre bien toute l’attention qu’accorde l’Etat-Bongo au flux migratoire qui vient du nord du pays. Est-ce un fait du hasard que la population du Haut-Ogooué, depuis le dernier recensement, ait, officiellement, dépassé celle du Woleu-Ntem ?

Le dernier recensement a fait passer, en 10 ans, le pays à 1,8 million d’habitants, autrement dit 80% d’augmentation en 10 ans seulement, avec près de 700.000 étrangers présents sur le territoire. Ces chiffres suscitent déjà la polémique. Pour certains opposants gabonais, ils sont tout simplement « faux » et visent à préparer la fraude en 2016. Notamment, par l’inclusion de la population étrangère dans le fichier électoral biométrique testé aux locales de 2013.

Cette situation n’est pas un épiphénomène. C’est l’un des drames du Gabon. Quelqu’un que le reporter de Jeune Afrique aurait dû rencontrer avant de rédiger son papier, c’est bien le Général Nguetsara Lendoye. Secrétaire général du Conseil national de sécurité, il écrivait, juste à la veille de la Fête de l’Indépendance nationale en 2014, que « la croissance de la population immigrée au Gabon se développe plus rapidement que celle de la population autochtone ; et que son nombre a dépassée le taux de 17% de la population nationale alors que les normes internationales se trouvent entre 5 et 7%. ». Et de souligner avec force qu’en la matière « le contrôle de l’immigration doit impliquer les plus hautes instances, politiques, économiques et sociales du pays ». En effet, pour M. Nguetsara qui insiste « le contrôle de l’immigration nécessite, en premier lieu, une volonté politique, ainsi que la mise à disposition des services chargés du contrôle des étrangers, de tous les moyens humains et matériels nécessaires ». Et, enfin, toujours selon lui, « le contrôle de l’immigration est pratiquement insoluble en l’état actuel. »

C’est dire que la question de l’immigration ne se résume pas à la question de l’attribution de la nationalité qui est régie par des lois et des réglementations, ni à celle de fonctionnaires véreux qui feraient de n’importe qui, et quand ils veulent, un Gabonais. L’absence de traitement de la question de l’immigration, ou bien sa banalisation peut être à la base d’un sentiment de rejet de l’autre. Mais, la xénophobie menace-t-elle véritablement le Gabon ? Où, aucune loi n’est xénophobe. Où, aucun parti politique gabonais, de l’opposition ou de la majorité, ne développe des principes xénophobes dans son projet de société. Lorsque spm convoque le tiers-Etat, pardon, le Parlement en congrès pour, à tout prix, faire accepter que, du fait des migrations qui ont traversé le Gabon, personne n’est vraiment gabonais, pas plus Accrombessi que vous, les représentants du peuple, ABO réduit la question de la définition d’une véritable politique en matière d’immigration à la défense de son ami directeur de cabinet. Ça, c’est du bruit à l’est pour frapper à l’ouest. C’est d’ailleurs une tactique de chasse. Les chasseurs de gibier font un vacarme qui fera fuir le gibier vers les filets qui l’attendent au bout de sa course effrénée. Pendant qu’on nous bassine sur la xénophobie, inconnue au Gabon, on laisse la porte ouverte à une certaine immigration clandestine qui permet de gonfler les chiffres du recensement, surtout là où il faut les gonfler.

Article publié le 16 septembre 2015

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